La Tour du Silence
Il y avait eu un temps où l'on chantait son nom.
Zéryna. Trois syllabes que les mères murmuraient à leurs nouveau-nés pour qu'ils grandissent forts, que les laboureurs répétaient en semant, que les jeunes filles gravaient dans l'écorce des arbres en espérant un mariage heureux. Il y avait eu un temps où la cité tout entière s'inclinait vers la tour blanche qui dominait la vallée, et où les récoltes, gorgées d'une abondance qui n'appartenait à aucune saison naturelle, faisaient dire aux voyageurs que ce coin de terre avait dû être béni par les dieux eux-mêmes.
Ce n'était pas tout à fait faux.
Trois cents ans plus tôt, un roi jeune et ambitieux avait gravi les marches de pierre d'un temple oublié dans les montagnes, cherchant un moyen de sauver son peuple de la famine qui rongeait ses terres depuis trois hivers.
Il y avait trouvé Zéryna, non pas une idole de bois ou de pierre, mais un être de chair dorée et de lumière tranquille, dernière des divinités de la terre encore éveillée dans un monde qui commençait déjà à oublier comment prier.
Elle n'avait rien demandé pour elle-même.
Elle n'avait jamais rien demandé, en réalité.
Elle avait simplement posé les mains sur la terre craquelée que le roi lui présentait, et l'année suivante, les champs avaient débordé de blé si doré qu'on aurait dit que le soleil lui-même s'y était couché pour dormir.
En échange, elle avait demandé une chose simple : un toit, de la nourriture, et la promesse d'être protégée.
Le roi avait juré sur le sang de sa lignée. Ses enfants jureraient après lui, et les enfants de ses enfants, tant que le monde tournerait.
On lui avait bâti une tour, la plus haute de la cité, pour qu'elle puisse voir s'étendre les terres qu'elle nourrissait.
On lui apportait chaque matin du pain encore chaud, des fruits cueillis à l'aube, du vin tiré des vignes qu'elle avait elle-même fait pousser sur des collines auparavant stériles.
Les prêtres montaient s'agenouiller devant elle.
Les enfants malades étaient portés jusqu'à sa porte, et elle posait la main sur leur front fiévreux jusqu'à ce que la fièvre cède.
Pendant près de trois siècles, il n'y eut ni sécheresse, ni famine, ni hiver trop rude sur ces terres.
Zéryna donnait, et donnait encore, année après année, sans jamais rien retenir pour elle-même, comme si son cœur avait été fait pour n'être qu'un puits sans fond de générosité.
Mais les dieux vieillissent différemment des hommes. Ce n'est pas leur corps qui se fane : c'est leur souvenir dans le cœur de ceux qu'ils servent.
Cela commença doucement, comme commencent toujours les trahisons les plus lentes.
De nouveaux marchands arrivèrent de contrées lointaines, apportant avec eux des outils de fer plus efficaces, des méthodes de rotation des cultures, des calculs savants sur la pluie et les saisons.
On découvrit qu'en drainant certains sols et en amendant certains autres, les récoltes s'amélioraient sans qu'aucune prière ne fût nécessaire.
Les jeunes générations, qui n'avaient jamais connu la famine que leurs grands-parents redoutaient tant, se mirent à sourire poliment quand on leur parlait de la déesse dans la tour.
Une superstition, disaient certains. Une vieille histoire bonne pour rassurer les anciens.
Les offrandes se firent plus rares. Le pain arrivait froid, puis arrivait à peine.
Les prêtres cessèrent de monter les marches.
Zéryna, dans sa tour, sentait son pouvoir s'effriter comme du sable entre des doigts trop fatigués pour se refermer, car sa force n'avait jamais été la sienne seule : elle se nourrissait de la foi de ceux qui croyaient en elle, et cette foi s'éteignait, chandelle par chandelle, dans le cœur d'un peuple qui préférait désormais la certitude froide des chiffres à la chaleur incertaine d'une prière.
Et puis vint le mauvais hiver.
Une sécheresse, la première en trois cents ans, s'abattit sur la vallée.
Les nouvelles méthodes des hommes, si fières et si savantes, ne purent rien contre un ciel qui refusait obstinément de pleuvoir. Les greniers se vidèrent. Les enfants recommencèrent à pleurer de faim le soir.
On ne se tourna pas vers la tour pour demander pardon d'avoir oublié. On s'y tourna pour accuser.
« C'est elle qui nous punit. Elle est en colère qu'on ne la nourrisse plus comme avant. C'est une déesse cruelle, une déesse jalouse, elle a maudit nos terres parce qu'on a osé grandir sans elle. »
Le roi de l'époque, un arrière-arrière-petit-fils de celui qui avait juré la protection éternelle, un homme qui n'avait jamais gravi lui-même les marches de la tour, qui n'avait jamais vu le visage de celle que ses ancêtres avaient tant vénérée, écouta son peuple apeuré.
Il écouta ses conseillers, qui parlaient de terres plus fertiles à l'ouest, de nouvelles cités à bâtir loin de cette vallée soudain maudite. Il écouta la peur, qui parle toujours plus fort que la mémoire.
La décision fut prise en une nuit. Au matin, les charrettes étaient déjà chargées.
La cité se vida en quelques semaines, ses habitants emportant avec eux leurs biens, leurs récoltes de survie, leurs enfants, et laissant derrière eux, sans un dernier regard vers la tour blanche, celle qui leur avait donné trois siècles d'abondance.
Personne ne monta lui dire adieu. Personne ne monta, tout simplement, lui expliquer pourquoi.
Zéryna, elle, les regarda partir depuis sa fenêtre, la longue colonne de charrettes et de silhouettes s'amenuisant sur la route jusqu'à disparaître derrière les collines qu'elle avait elle-même rendues vertes. Ses forces, de toute façon, n'étaient plus là. Même si elle avait voulu les suivre, ce n'était plus son choix.
Alors, elle attendit un jour. Puis deux.
Puis une semaine. Personne ne revint.
Le silence qui s'installa alors dans la cité abandonnée n'était pas celui, paisible, d'un lieu endormi.
C'était le silence d'un lieu qu'on avait activement choisi de fuir. Les maisons restèrent debout, vides, leurs portes battant au vent. Les champs qu'elle avait nourris pendant trois cents ans commencèrent lentement à retourner à l'état sauvage, les herbes folles envahissant les sillons trop bien réguliers.
Et dans sa tour, Zéryna sentit ce qui lui restait de pouvoir divin se replier au plus profond d'elle-même, comme une flamme qui n'a plus d'air pour brûler.
Sans prières, sans foi, sans même un seul regard humain posé sur elle, une déesse n'est plus qu'une femme extraordinairement seule, enfermée dans un corps qui ne sait plus vieillir mais qui ne sait plus vivre non plus.
Elle ne pleura pas, elle avait appris à connaître la différence entre le chagrin qui se hurle et celui qui se love, silencieux, dans la poitrine, jusqu'à devenir aussi familier que le battement du cœur.
Elle se souvint des enfants qu'elle avait guéris.
Des récoltes qu'elle avait fait naître sur des terres qu'on lui disait perdues.
Des mains rugueuses de laboureurs qui, autrefois, se posaient avec tant de gratitude sur le rebord de sa fenêtre, y déposant les premiers épis de chaque saison comme on dépose une offrande à quelqu'un qu'on aime.
Elle se souvint de tout cela, et elle comprit, avec la clarté glaçante de celles à qui il ne reste plus rien à perdre, qu'on ne l'oublierait pas seulement.
On la blâmerait.
On raconterait, dans les nouvelles terres où son peuple ingrat referait sa vie, l'histoire d'une déesse cruelle et jalouse qui avait maudit ceux qui avaient cessé de l'adorer assez fort.
Elle deviendrait, dans la mémoire des hommes, non pas celle qui avait tout donné, mais celle qui avait tout repris.
La poussière commença à se déposer sur les meubles de sa chambre.
Les toiles d'araignées tissèrent lentement leurs cartes délicates entre les poutres du plafond.
Le lierre grimpa le long des pierres extérieures de la tour, comme si la nature elle-même cherchait à la recouvrir, à l'effacer, à faire d'elle un simple souvenir de pierre parmi d'autres ruines.
Zéryna s'allongea sur son lit un soir d'automne, épuisée d'une fatigue qui n'était pas celle du corps mais celle de l'âme, et elle ferma les yeux.
Elle ne pria pas pour être sauvée, il n'y avait plus personne, à sa connaissance, pour entendre une telle prière.
Elle se contenta d'espérer, dans ce dernier instant de conscience avant que le sommeil ne se referme sur elle comme une eau profonde et sans fond, que quelque part dans le vaste monde, il existât encore une once de bonté capable de se souvenir qu'elle avait, elle aussi, mérité d'être protégée.
Puis le silence l'enveloppa tout entière.
Trois cents années passèrent sur la tour oubliée, sans qu'aucun pas humain ne vînt jamais en gravir les marches.
La suite, bientôt.